2018 – Tissage/Tressage… quand la sculpture défile

Depuis la nuit des Temps, le fil fascine et inspire les artistes et poètes, et la mythologie n’a cessé d’en dérouler les mystères : l’implacable fil des Parques ; celui de la toile de Pénélope, qui rime avec infini ou encore le fil d’Ariane – pour qu’enfin Thésée trouve l’issue du labyrinthe… Il peut aussi devenir nœud, imbroglio, énigme, nœud gordien ou boucle de Moebius.

Pour sa huitième exposition, la Fondation Villa Datris a choisi d’explorer les différents modes d’expression de la sculpture contemporaine à travers l’art textile, le tissage et le tressage, en présentant 106 œuvres de 74 artistes.
Cette thématique, qui tire ses racines dans les pratiques universelles et ancestrales, évoque naturellement les gestes sur le métier à tisser, la trame et la chaîne, le-va-et-vient de la navette et les fils qui s’entrecroisent et donnent corps à la matière textile.

Chaque exposition à la Fondation Villa Datris ouvre un nouvel horizon riche de découvertes. J’ai ainsi pu aller à la rencontre des artistes du textile et plusieurs m’ont parlé de leur travail : Raymonde Arcier, Christian Jaccard, Marinette Cueco, Pierrette Bloch, Rina Banerjee, Chiharu Shiota… Découvrir leur démarche profonde est ce qui me passionne et fait partie de la richesse du travail de recherche, donnant à chaque exposition une signification personnelle et artistique. Mes choix ont toujours été libres et personnels, avec parfois des pièces transgressives, porteuses d’un sens politique, sociétal comme Au nom du Père de Raymonde Arcier, expression de combats féministes que je partage. D’autres œuvres offrent aussi une perception décalée, surprenante, presque magique, comme les nœuds obsessionnels de Christian Jaccard ou les fétiches multicolores mystérieusement entrelacés de Judith Scott. Les matériaux offrent toutes les sensations, douceur et rugosité, force ou fragilité, qu’ils soient issus de la nature ou de la production industrielle.

L’exposition explore ainsi librement la métamorphose du fil, du lien, du tressage et du nœud. On découvre une tension intéressante entre l’universalité de l’utilisation du textile et la force de l’inspiration de leurs traditions natives pour les artistes. La fantaisie rime constamment avec l’inventivité, comme cette installation poétique et inattendue en tressage de bambous de Mireille Fulpius – où pour la première fois une œuvre est accrochée sur la façade – comme aussi la superbe sculpture textile d’Elena Redaelli qui émerge vers le jardin. Au milieu de la nature exubérante de la Villa Datris, de ses branchages, lianes et rhizomes, la fibre et le textile tracent leur route, et l’osmose se fait à merveille. Le cœur de la Villa Datris a trouvé sa place dans les ramifications magnifiques d’un figuier accueillant, qui s’est laissé conquerir par l’œuvre d’Aude Franjou, Le Cœur du Figuier, symbole de naissance et de renaissance. Un précieux fil rouge qui nous guide tout au long de l’exposition « Tissage / Tressage… quand la sculpture défile ».


Commissariat d’exposition :
Danièle Kapel-Marcovici, aidée de Jules Fourtine, Henri-François Dumont et Constance Dumas

Scénographie :
Laure Dezeuze

SUIVEZ LE FIL
« Tissage Tressage… quand la sculpture défile » propose de dérouler un fil à travers l’histoire du tissage dans l’art contemporain. Ce fil vient s’inscrire dans tous les corridors de la villa pour entrelacer les thèmes et les espaces de la Villa Datris.

TRADITION ET MODERNITÉ : un artisanat élevé au rang d’art
L’art textile, en particulier la tapisserie, a brillé du Moyen-Âge aux arts décoratifs du XIXème siècle. Toutefois, son introduction dans le monde moderne débute dans les années 1920, avec des pionnières comme Sonia Delaunay. Elles s’approprient les savoir-faire traditionnels (gestuelles, techniques, couleurs, textures) pour les sortir des arts décoratifs et les inscrire dans une réflexion artistique abstraite. Dès la fin des années 1950, Sheila Hicks, pétrie des enseignements du Bauhaus ou encore Magdalena Abakanowicz vont l’introduire dans la sculpture. Leurs visions sont renouvelées par des artistes contemporains comme Dewar & Gicquel et Caroline Achaintre, Odile de Frayssinet et Ariana Nicodim.

INTIMITÉS EXPOSÉES : les arts féministes dans l’art contemporain
Dans les années 1960-70, les femmes artistes comme Raymonde Arcier et Annette Messager entrent en lutte pour être reconnues au même titre que les hommes. Pour proposer leur vision de la féminité, elles vont privilégier les arts de faire considérés comme mineurs par la culture artistique essentiellement masculine. Les pratiques de tisser et tresser, liées autrefois à l’intime et au domestique, entrent dans l’espace d’exposition et au-delà, dans le vocabulaire artistique contemporain. Les artistes jouent sur la narration d’un quotidien inquiétant comme Laure Prouvost ou Romina De Novellis et sur une féminité sexuée affirmée et dérangeante, comme Elodie Antoine, Céleste Castelot, Cécile Dachary et Sonia Gomes.

SUR LE FIL : les années 50
L’art textile sort de la tapisserie décorative pour brouiller les pistes entre 2D et 3D. Depuis les années 1950, les femmes artistes abordent l’art minimaliste et abstrait avec une pratique épurée du fil. Elles dessinent l’espace – Pierrette Bloch, en (dé)nouant la délicatesse du fil, Marinette Cueco en mettant en tension des tiges végétales.

TBT - Sheila Hicks. 2018.
Collection Fondation Villa Datris ©Frank Couvreur

The TV Mantlepiece - Laure Prouvost. 2016.
Collection privée ©Frank Couvreur

FIL ORGANIQUE
Sous la main des artistes, le textile prend vie grâce à sa souplesse et sa porosité et part à la conquête de l’espace, grâce aux travaux d’artistes, comme Josep Grau-Garriga et Jagoda Buic, figures de la « Nouvelle Tapisserie ». Le textile devient organe-objet chez Fabrice Hyber, se plisse en sculpture chez Simone Pheulpin et devient chez Agnès Sébyleau et Hanne Friis une membrane organique.

Soundsuit (n° NC10.057) - Nick Cave. 2010
Courtesy de l'artiste et Galerie Jack Shainman, New York
© James Prinz Photography

Brutus - Caroline Achaintre. 2016.
Collection Fondation Villa Datris ©Frank Couvreur

IDENTITÉS TEXTILES
Le textile, en devenant habit, symbolise le corps et son travestissement. Il danse avec Nick Cave, porte en mémoire des événements avec Meschac Gaba, transforme en chasseur avec Jacin Giordano. Au-delà du corps, l’art textile permet des glissements sémantiques d’objets familiers, locaux ou identitaires pour raccommoder le monde, comme chez Faig Ahmed, Joana Vasconcelos, Pascale-Marthine Tayou ou encore El Anatsui.

VERNACULAIRES
Les tressages de nids, de toiles ou encore de lianes inspirent les artistes comme Maria Nepomuceno, Ernesto Neto, Rina Banerjee et Adeline Contreras. Ils invoquent des mystiques séculaires et les cultures premières, proche de l’animisme pour trouver un nouvel ordre au monde.

CORDÉES : minimalisme et art pauvre
Le fil et la corde proposent une gestuelle et un tracé épurés. Présentées brutes, prises dans une gestuelle quotidienne et minimaliste chez Claude Viallat ou Christian Jaccard, les cordes s’entrelacent et se figent chez Judy Tadman et Phyllida Barlow. Renouer avec ces matériaux pauvres s’inscrit dans le folklore et les traditions et forme l’éloge du ralentissement du temps et de la décroissance.

TISSER LE MONDE
Tisser et tresser multiplient les dimensions, croisent le passé avec le présent et nous font revoir nos interfaces au monde. De l’art figuratif d’Alexandra Kehayoglou aux objets mis en tension de Chiharu Shiota, de la fenêtre au monde d’Ifeoma Anyaeji au tissage narratif de Amélie Giacomini & Laura Sellies, du costume de Stéphanie-Maï Hanuš aux figures tressées de Nicole Dufour, le travail artistique du fil met la théorie des cordes, qu’utilise la physique quantique, à l’œuvre. Voir les trajectoires en forme de surface tubulaires et non de lignes bi-dimensionnelles a transformé notre perception de l’Univers et en intègre toute sa complexité.

FOLIE DU FIL : l’influence de l’art brut
Le fil s’enroule ou se tricote. On retrouve déjà des objets enveloppés de textiles dans les cultures anciennes, de l’Égypte Antique à la culture vaudou. Pour Pascal Tassini et Judith Scott, l’acte d’emmailloter est une manifestation de leurs troubles obsessionnels. Ces gestes d’Art Brut, entre l’embrasse et l’étouffement, entre la protection et l’appropriation sont repris par les artistes tels que Cathryn Boch, Manish Nai ou Alice Anderson. Ils appellent à la catharsis, à la magie ou l’acte mystique.

Quand les artistes prennent la parole :

Les autres artistes exposé·e·s :

Magdalena ABAKANOWICZ
Caroline ACHAINTRE
Faig AHMED
El ANATSUI
Alice ANDERSON
Joël ANDRIANOMEARISOA
Elodie ANTOINE
Leonor ANTUNES
Ifeoma ANYAEJI
Raymonde ARCIER
Béatrice ARTHUS-BERTRAND
Rina BANERJEE
Phyllida BARLOW

Pierrette BLOCH
Cathryn BOCH
Lilian BOURGEAT
Jagoda BUIC
Céleste CASTELOT
Nick CAVE
Collectif de femmes du BURKINA FASO
Marinette CUECO
Cécile DACHARY
Sonia DELAUNAY
Daniel DEWAR & Grégory GICQUEL
Aude FRANJOU

Hanne FRIIS
Meschac GABA
Amélie GIACOMINI & Laura SELLIES
Jacin GIORDANO
Sonia GOMES
Josep GRAU-GARRIGA
Sheila HICKS
Fabrice HYBER
Christian JACCARD
Alexandra KEHAYOGLOU
Anne LAVAL
Annette MESSAGER
Edith MEUSNIER

Manish NAI
Maria NEPOMUCENO
Ernesto NETO
Simone PHEULPIN
Laure PROUVOST
Patrick SAYTOUR
Judith SCOTT
Agnès SEBYLEAU
Chiharu SHIOTA
Pascal TASSINI
Pascale-Marthine TAYOU
Joana VASCONCELOS
Claude VIALLAT

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