LE PARCOURS THÉMATIQUE

« La sculpture est comme l’art dramatique, à la fois le plus difficile et le plus facile de tous les arts » disait Honoré de Balzac. Art spatial qui invite à la découverte circulaire, la sculpture est un langage plus complexe que la toile peinte, elle se laisse moins aisément décrire par l’écriture ou la parole. Il y a autant d’approches d’une sculpture que de facettes à observer sur un objet, une multiplicité d”angles de vision à travers la perception des volumes. La sculpture donne corps à l’imaginaire de l’artiste et vient faire irruption dans notre réalité. Si l’on se réfère à son origine étymologique, le mot sculpture vient du latin sculpere qui signifie « tailler » ou « enlever des morceaux à une pierre ».
La sculpture se définit ainsi comme une action artistique qui consiste à concevoir et réaliser des formes en volume et en relief, par modelage, par taille directe, par soudure ou assemblage. À partir du XXème siècle, la sculpture élargit son rayon d’action, prenant de la distance avec la tradition classique et ses matériaux comme l’argile, la pierre, le bronze, le bois. Elle explore de nouveaux horizons, de nouvelles techniques, de nouvelles perceptions. Elle expérimente et s’ouvre à l’installation, au land art, à la vidéo, joue avec la lumière et le mouvement.

Villa de nuit
Photo : ©Tim Perceval

LES NOUVEAUX RÉALISMES
La Marathonienne de Philippe Hiquily ouvre le thème. Refusant toute étiquette, il développe une œuvre inclassable, au confluent du Surréalisme et du Nouveau Réalisme, et on le considère souvent comme un précurseur de l’art cinétique. Le Nouveau Réalisme est un mouvement fondé dans les années 1960 par Yves Klein et Pierre Restany, dans lequel figurait Niki de Saint-Phalle.

Ils prônaient « une nouvelle approche perceptive du réel », et préconisaient l’utilisation d’objets prélevés dans le quotidien et la réalité de leur temps. Si le mouvement s’est achevé dans les années 1970, certains artistes contemporains reprennent la relève de cette façon de penser et d’aborder le monde. Ils déplacent nos repères, s’approprient des objets – comme Joana Vasconcelos – ou des techniques préexistantes et décontextualisent des situations. Certains évoquent le paysage tout en soulignant l’impossible reconstitution d’une réalité passée, comme autant de lieux recomposés ou fantasmés. Niki de Saint-Phalle et Laurent Perbos puisent quant à eux leurs références dans la sculpture antique, qu’ils vont confronter à des matériaux plus modernes.

LE LUBERON, TERRE DE L’ART CINÉTIQUE ?
Historiquement, on peut retracer une véritable complicité entre le Luberon et l’art cinétique. Dans sa maison de Gordes, la galeriste Denise René, pionnière de l’art optique et cinétique, réunissait de nombreux artistes. Elle invite notamment dans le Luberon Victor Vasarely qui installera en 1970 son Musée didactique dans le Château de Gordes, puis en 1976 son actuelle fondation, dite musée architectonique, à Aix-en-Provence. Avec une intuition visionnaire, Denise René organise dès 1955 l’exposition Le Mouvement, qui marque l’essor de l’art cinétique. Elle y présente notamment les artistes Yaacov Agam, Jesús-Rafael Soto et Carlos Cruz-Diez. Victor Vasarely rédige alors le Manifeste jaune consacré à l’Art cinétique, qui va influencer toute une jeune génération d’artistes.

L’ART OPTIQUE – UNE AMITIÉ ENTRE AMÉRIQUE DU SUD ET LA FRANCE
L’héritage de Vasarely prend des dimensions internationales. Carlos Cruz-Diez va devenir l’un des membres fondateurs de l’art optique et sera un des ambassadeurs de ce mouvement au Venezuela. En 1960, on retrouve ce lien intercontinental dans le mouvement du GRAV (Groupe de Recherche d’Art Visuel), qui voulait « donner un sens social à la géométrie » selon François Morellet, son fondateur. Il est rejoint par cinq autres artistes, dont Julio Le Parc, d’origine argentine. Tout en voulant couper les ponts avec ses prédécesseurs, François Morellet garde un lien avec son œuvre Pégatif et nositif, qui est un jeu de mots basé sur le Manifeste jaune de Victor Vasarely. Travaillant dans les années 1970 à l’atelier de Carlos Cruz-Diez, Manuel Merida est issu de la seconde génération des artistes cinétiques sud-américains, qui développe encore aujourd’hui les concepts « d’espace et de mouvement ».

Victor Vasarely, Gestalt, 1978
©ADAGP, Paris. Photo : ©Tim Perceval

Chul-Hyun Ahn, Visual Echo Experiment et Foked Series #16, 2007 et 2010
Collection Fondation Villa Datris
Photo : ©Tim Perceval

L’ART LUMINO-CINÉTIQUE
À travers les œuvres d’artistes contemporains tels que Miguel Chevalier, Chul-Hyun Ahn, Iván Navarro ou Hans Kotter, nous voyons les préoccupations cinétiques perdurer, sublimées par l’utilisation immatérielle de la lumière.
Né de la société technique et industrielle, l’art cinétique n’a cessé de dialoguer avec la science et la technologie. Son approche innovante, et en particulier les jeux de lumière de François Morellet, continue d’influencer les artistes aujourd’hui. Les matériaux industriels comme le plexiglas, les miroirs ou la lumière électrique sont utilisés pour jouer sur l’infini, et dialoguer avec l’espace et l’architecture.

CAP SUR L’ART AMÉRICAIN – LE MINIMALISME
L’esprit de François Morellet anticipe et rejoint les préoccupations du mouvement minimaliste, apparu aux États-Unis dans les années 1960. Les artistes minimalistes, comme Sol LeWitt, utilisent des structures simples dans des matériaux industriels et des formes épurées. Comme l’art cinétique, le minimalisme se base sur l’appréhension du spectateur, travail abordé par Dan Graham avec ses pavillons. La perception doit être objective et non émotionnelle : la forme n’y est pas importante. La répétition, la permutation et l’utilisation de formules géométriques sont au cœur de leurs processus de créations. Cette approche se diffuse en Europe, comme en témoignent les œuvres de Vera Röhm, Norman Dilworth ou Nathalie Elemento. Empreints des mouvements minimalistes et cinétiques, les sculpteurs contemporains continuent d’approfondir les notions d’espace et de perception.

VARIATIONS AUTOUR DU VIDE
Nous avons choisi de regrouper ici des artistes qui travaillent l’instable et l’invisible. David Bill, influencé par l’art concret crée l’illusion du plein et du vide à travers les distorsions géométriques de la tôle, répondant aux pliages d’Henriksen. Nicolas Sanhes à travers ses tôles pliées dit que « créer c’est avancer dans l’ouvert et traverser le visible », tandis que Susumu Shingu donne « une forme au Vide et sait animer l’invisible ».

MUSIQUES ET CINÉTIQUE
La sculpture cinétique peut s’animer : il s’agit de l’art cybernétique, qu’a initié Nicolas Schöffer. Au-delà de l’approche visuelle, par des biais mécaniques et électroniques, certains artistes vont travailler le mouvement sonore. Les tiges à l’équilibre précaire du Biface de Jesús-Rafael Soto, l’un des artistes fondateurs de l’art cinétique, prennent vie dans l’œuvre de Zimoun, tandis que Peter Vogel et Francis Guerrier vont pousser les frontières de l’interactivité chère aux cinétiques, en faisant réagir leurs œuvres au passage du visiteur. Certains artistes s’intéressent au son, d’autres à la partition. La notion de partition musicale évoque la répétitivité d’un système qui s’auto-perpétue en boucle ou à l’infini. On retrouve cette thématique chez Sarah Sze ou Alice Pilastre.

LA COULEUR, ENTRE PEINTURE ET SCULPTURE
Victor Vasarely avait décomposé la peinture pour créer l’art optique. Dans le domaine de la peinture, le mouvement Supports-Surfaces, un des derniers groupes avant-garde français, dont faisait partie Daniel Dezeuze, interroge en 1969 les composants élémentaires du tableau : le châssis, la toile, la peinture. La mise à nu du tableau, ici sous forme de châssis peint et distordu, devient sculpture. Pascal Fancony s’inscrit dans une démarche similaire. Un aller-retour se crée ainsi entre sculpture et peinture. Les sculpteurs s’intéressent à l’effet de la couleur sur les formes comme Henri-François Dumont ou à l’intégration de celle-ci pour mieux détourner un objet comme Laurent Baude. D’autres travaillent en particulier le vide par la couleur comme Carmen Perrin et Jaildo Marinho. Enfin, l’ère numérique influe sur la décomposition des éléments par la couleur. André Pharel atomise ses photographies colorées en pixels cubistes, tandis qu’Angela Bulloch s’amuse du codage informatique de la couleur, le RGB (red green blue) pour créer un codage sculptural RYB (Red Yellow Blue).

Alice Pilastre, Möbius Gymnopédie, 2011
Collection Fondation Villa Datris Photo : ©Tim Perceval

Chiharu Shiota, State of Being (globe), 2012
©ADAGP, Paris. Collection Fondation Villa Datris. Photo : ©Tim Perceval

ÉTATS DU MONDE
La sculpture est un langage, qui permet d’interroger par le volume notre position dans le monde. Chiharu Shiota résume cette approche dans son œuvre State of Being. Si l’artiste japonaise nous connecte au monde, Nisa Chevènement nous en montre sa solitude. Mais l’espoir cependant est suggéré par la porte de Ciris-Vell ; il devient espoir de transformation de la société avec Nadia Kaabi-Linke. Dans notre ère anthropocène – l’ère géologique qui a débuté depuis les activités humaines avec un impact global significatif sur l’écosystème terrestre – , on s’interroge également sur notre rapport à la nature. Elle apparaît recomposée et transformée par l’ère industrielle, avec Jae-Hyo Lee ou au contraire fidèle à son harmonie originelle et ancestrale, comme avec Béatrice Arthus-Bertrand et Tieri Lancereau-Monthubert.

LA PSYCHÉ
La sculpture est une quête de sens. Les sculpteurs interrogent le monde, mais aussi le « soi » : leur monde intérieur. Avec ses « sculptures habitacles », les premières datant de 1962, André Bloc ouvre le lien entre la forme et son intériorité, il établit une passerelle entre le corps et l’esprit. Cette quête spirituelle s’accompagne d’une simplicité et d’une matérialité qui démontre le geste. Si Tetsuo Harada ou Jean-Charles Pigeau recherchent la plénitude et l’harmonie intérieure, Caroline Tapernoux l’immatérialité, Yazid Oulab et Thomas Lardeur vont chercher à capturer « l’essentiel », c’est-à-dire l’essence même du sujet qu’ils traitent.